Le Petit Cîteaux

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Sept siècles cisterciens

‍Au fil des XIIe et XIIIe siècles, l’abbaye s’enrichit par le jeu des donations en terres et biens immobiliers. La communauté croît en nombre et en influence, mais l’esprit des pionniers semble en voie de dilution. 

Trois exemples de chartes

I - Donation par « Hugues de Meslay de douze arpents de terre sis à Poisvilliers (1223) :

« En 1224, Garnier, chevalier de Friaize, à la réquisition de Marguerite sa femme, Goslein de Lèves, chevalier, autre seigneur féodal, approuvent la donation faite en 1223 par “Hugues de Meslay, chevalier, et Mabille sa femme” à la mème abbaye de l'Aumône, de douze arpents de terre sises à Poisvilliers, près Chartres, pour en jouir francs de tous droits à l'exception de la dime. — Gaudefroy de Meslay, vidame de Chartres, d’Helisende, sa femme, approuvent la même donation en 1224 ; eux-même: donnèrent également 18 autres setiers de terre également à Poisvilliers en 1239, mais l'abbaye ne devait en avoir la jouissance qu'après la mort de Marguerite de Champrond, autrefois vidamesse de Chartres.»


Charte de Jean de Bauvilliers. (1248) :

« Moi, Jean de Bauvilliers, chevalier, fais savoir à tous ceux qui verront les présentes lettres que ma très chère mère Aales, autrefois dame de Cerny, placée dans sa dernière volonté, mais encore saine d'esprit, a donné en perpétuelle aumône tous ses prés situés dans le Val de Boële à l'abbaye de l'Aumône de l'ordre de Cîteaux, dans laquelle elle a choisi sa sépulture. Ce don, tant Jean, l'aîné héritier, que Guillaume, Huet, Garnier, moi Jean, Huet, Garnier, mes frères et mes sœurs, dame Marie veuve et dame Eunor épouse de Goslen dit Boderan, chevalier, de la volonté et par ordre de ce même

Donné à la veille de Saint-Aubin en l'an du Seigneur 1248. »


Charte de Raginald, abbé de Vendôme. (Extraits - Mars 1271) : 

« Sachez que, puisque le vénérable seigneur abbé et le couvent de l'Aumône de l'ordre de Cîteaux, en raison de la grande bienveillance et amitié qu'ils ont et ont toujours eues envers nous, nous ont concédé de pouvoir extraire des pierres, pour la construction de notre église, de leur carrière située près de leur rocher de Cappe (Chappe), aussi longtemps qu'il plaira auxdits religieux, nous leur avons promis de bonne foi que nous ne réclamons ni ne pourrons réclamer à l'avenir aucun droit ou domination sur ladite carrière, et que nous ne causerons auxdits religieux aucun dommage ou préjudice à l'occasion de ladite carrière. »


Propriétés et donations

Un règle de plus en plus contournée

Au moment de la signature de la Charte datée de 1121, celle-ci indique indirectement que les moines cisterciens sont déjà présents et installés. Nous savons aussi que dans la charte de 1142, Thibaud IV indique avoir « étendu les limites » de sa première donation au début du siècle (charte non retrouvée à ce jour) ; la grange du Raimbert, en proximité, constituait alors le deuxième lot de cette donation. 

Au XIIe siècle, les actes de donations seront de l’ordre de la trentaine. Au XIIIe siècle, elles explosent. On en compte à minima deux-cents, car une cinquantaine d’actes n’ont pas de dates et/ou de noms de donateurs clairement identifiés. Ces actes (chartes) bénéficiant à l’abbaye portent pour l’essentiel sur des donations. Mais les acquisitions par la communauté monacale ne sont pas négligeables, de même que des affermages moyennant le paiement par l’abbaye de rentes (pratiques souvent usitées pour accroître le foncier d’une métairie déjà acquise). Elles viennent notamment en complément de donations de métairies dans un périmètre d’une dizaine de lieues (une trentaine de kilomètres) dans un arc assez large se déployant de part et d’autre d’un rayon orienté nord-est à partir de l’abbaye. 

Au-delà de ce périmètre, les biens – terres et maisons – s’accumulent de manière plus dispersée. Des maisons de ville à Chartres, Châteaudun, Blois, Beaugency, Romorantin, mais aussi dans des petits bourgs, accompagnées ou non de vignes ou de vergers. En juillet 1190, par exemple, le couple Gohier de l’Émeri et Lejarde (son épouse) donne à titre d’aumône à l’abbaye du Petit Cîteaux une maison pour loger les hôtes de l’abbaye se rendant – à cette époque, encore tous les ans – en Bourgogne à Cîteaux pour le chapitre général de l’ordre. 

Un patrimoine en forte croissance

Ainsi, au fil de temps, le patrimoine foncier et immobilier hors de la Grande clôture devient-il considérable. Dès lors, le verrou de principe du “désert” et de l’opposition à l’emprise sur des terres déjà exploitées ne sont plus que des souvenirs lointains.

Ces acquisitions suivent une courbe, dont le point haut se situe durant la période qui précède et suit la construction de la grande église gothique. Une période allant de la fin du XIIe au milieu du XIIIe siècle. Plus des deux tiers des actes seront paraphés durant ces décennies-là.

Une dynamique est alors enclenchée autour de cette abbaye qui verra reconstruits abbatiale et cloître. C’est aussi à cette époque qu’au nord-est sera creusé au sein de la grande clôture le grand vivier, surplombé de son magnifique pont, et que sera ouverte à travers la forêt « l’Allée nouvelle » ; une allée fortement encaissée, renommée « Allée de la Brosse » seulement à la fin du XIXe siècle. 

Pour l’édification du nouveau monastère, les besoins considérables en bois, en pierre et en sable déboucheront sur des acquisitions ou des donations en proximité. 

En 1202, alors que le chantier du nouveau monastère était déjà probablement ouvert, le comte de Blois Louis accorda un droit d’exploitation dans une parcelle de près de trois hectares de la forêt Silvalonga, contiguë à l’immense surface de bois donné par son grand-père Thibault IV. On peut imaginer que cette parcelle comprenait des chênes de qualité apte à fournir les grumes nécessaires aux charpentes du cloître en reconstruction. 

En 1211, Pierre Salerne, seigneur propriétaire sur la commune d’Autainville, vend à l’abbaye une terre de deux hectares près du lieu dit La Brosse et un terrain d’un peu moins d’un hectare, situé à proximité de la ferme de Guigny « propre à faire une carrière de pierres ». Ce même acte confirma une donation antérieure de son oncle pour le même usage près de la ferme de la Pourcillière (située à deux kilomètres au nord-est d’Autainville). En 1128, le même propriétaire donna à l’abbaye « une pièce de terre auprès de Guigny (à trois kilomètres au nord de l’abbaye), close par un fossé, propre à tirer la pierre pour la construction d’une église et une maison à ladite abbaye ». 

En 1283, une charte de la Dame de la Theuse et de Guillaume Goneis accorde aux moines la « liberté de tirer des pierres de leur carrière d’Orme Guignard (sur la D42 à deux kilomètres de Moisy). À noter que, dans un rayon de deux kilomètres autour de la clairière, deux noms de lieux-dits évoquent des ateliers spécifiques à la production de matériaux de construction : la taillonnerie et la tuilerie.

Et plus on avance dans le temps, plus l’on note l’apparition de chartes portant sur des dons en nature, animaux d’élevage et surtout du blé méteil (mélange de blé et seigle semé et récolté ensemble). De même que l’on note la multiplication des arrangements fiscaux autour principalement du versement de la dîme, mais aussi du cens. 

De solides soutiens…

Parmi les multiples protecteurs de l’abbaye, la lignée des comtes de Blois se situe au premier rang. C’est sous un nouvel abbé dont on ne connaît que l’initiale “S” (1225-1226), que Marguerite, comtesse de Blois, donna cent livres de revenu afin de porter le nombre de moines de chœur jusqu’à celui de soixante-cinq. Une donnée intéressante, puisqu’elle confirme que c’est bien avant le mitan du XIIIe siècle que l’abbaye comprendra environ soixante-dix moines de chœur. Ce chiffre impliquerait (en théorie) une présence importante à cette époque de  moines convers ; une donnée cohérente avec l’augmentation rapide du foncier. 

L’exemption de dîmes, privilège dont jouissait l’abbaye, fut confirmée à plusieurs reprises. Dans la bulle du 7 août 1163, le pape Alexandre III (en fonction de 1159 jusqu’à sa mort en 1181) liste les possessions de l’abbaye à ce moment-là : la grange du Puits-Morelle, la grange Erembert (Le Rimbert), la grange Montchauve, celles d’Ottainville, de Villeflor, de Vivones, avec la terre des Roches, celle de Montmesmin, la terre d’Herbilly avec les prés et les vignes. En outre, cette bulle déclarait l’enclos de l’Aumône impénétrable et inviolable sous peine d’excommunication. 

Le 2 novembre 1206, le pape Innocent III adressa à l’abbé Haméric du Petit Cîteaux (abbatiat 1206-1222) une bulle portant confirmation de tous les biens et privilèges accordés à l’abbaye par ses prédécesseurs. Le document fournissait une liste complémentaire (depuis 1163) de possessions de l’abbaye : les granges de Rochair, de Brentia, de Busai, du Perche, de La Guignardière, de Chèvremont, la terre de Marconne, la maison et les vignes de Meung, la maison, les vignes et les prés de Glatigny, les maisons et les vignes de Sodobre, la maison de Blois, la maison et les vignes de Châteaudun, la maison et les vignes de La Ferté, la maison et les vignes de Charray, la maison, la vigne et les celliers situés auprès de Vendôme, et le moulin de Charray avec ses dépendances.

En août 1257, le roi Louis IX ordonna que les moines du Petit Cîteaux jouissent de tous les biens qui leur avaient été donnés « en pure et perpétuelle aumône » et interdisait expressément à quiconque (laïques ou religieux) de les troubler ou de les inquiéter. Jusqu’au milieu du XVIe siècle, l’abbaye jouissait de plusieurs privilèges garantissant prospérité et rayonnement de l’abbaye. À la fin du XVIe siècle, suivant les instructions du roi Charles IX, les registres des rentes et cens dus à l’abbaye faisaient foi en justice et tenaient lieu de titres originaux. 

Cette prospérité des XIIe et XIIIe siècles allait-elle perdurer ? Rien ne s’y opposait en principe. Mais en réalité, dès le milieu du XIVe siècle, tous les ingrédients d’une chute étaient en gestation depuis plusieurs décennies. C’est ce que nous allons voir dans le chapitre suivant, “Les temps chaotiques”.

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