Le Petit Cîteaux

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Sept siècles cisterciens

‍Au XVIe siècle, un changement majeur s’opère dans l’organisation monastique cistercienne : l’institution du régime de la commende. L’abbé est relégué au rang de prieur, celui qui prendra sa place sera désigné par le pouvoir monarchique. Un changement radical à bien des égards.

Extraits du mémoire de Charles Cuissard publié dans le Bulletin de la Société dunoise en 1881 ; mémoire compilant les recherches menées au XVIIIe siècle par l’Abbé Bordas et Dom Verninac .

« Claude de Blampignon (1655-1668), curé de Saint-Merry à Paris, fut nommé abbé de l’Aumône et en prit possession le 30 janvier 1656. Son administration fut loin d’être avantageuse au couvent. […] Les abbés commendataires s’emparèrent de tous les revenus sans se préoccuper du gouvernement de la Maison, payant plus ou moins régulièrement de modiques pensions aux religieux. Quant aux bâtiments du monastère, et à ceux des fermes et des métairies, ils les négligeaient complètement, et se bornaient à faire à l’église les réparations les plus urgentes. Cet état de choses ne pouvait durer et Claude de Blampignon obtint du Grand-Conseil [du Roi] un arrêt, en date du 13 septembre 1666, qui ordonnait de partager en trois lots la totalité des revenus de l’abbaye. C’est ce qui eut lieu : le premier lot devait être adjugé à la communauté, le second à l’abbé commendataire et le troisième enfin demeurait pour les charges ordinaires qui furent réglées d’un commun accord.

Les conditions furent acceptées de part et d’autre, et les religieux demandèrent à l’abbé de contribuer aux réparations de l’église à demi ruinée par les protestants. Déjà, sous Claude de Rochechouart [précédent abbé], il avait été question de prendre le réfectoire pour faire une église, mais sa démission avait interrompu les pourparlers.

Les moines sollicitèrent du nouvel abbé des secours qui les missent en état d’exécuter leur projet, et même ils permirent à de Blampignon d’abattre une coupe de bois de haute futaie leur appartenant, afin de commencer aussitôt les travaux. Mais l’abbé garda pour lui tout l’argent de la vente, malgré les plaintes des religieux qui le poursuivirent en restitution de cette somme. Claude [de Blampignon] non seulement ne voulut rien entendre, mais encore il fit incarcérer à Beaugency le prieur et le sous-prieur de son monastère.

Cette odieuse conduite souleva l’indignation générale, et l’abbé fut obligé de faire les travaux sollicités par les religieux. […] Comme il ne cessait de tourmenter les religieux, le roi le força de se démettre de son abbaye, ce qui eût lieu en 1668.»

La commende Chao 

1516, concordat de Bologne

Le régime de la commende pour les abbayes cisterciennes découle directement du concordat de Bologne passé en 1516 entre le pape et François 1er. À l’issue d’un long bras de fer entre les deux parties, il résulte que cet accord donne au roi le pouvoir de nommer des abbés dits commendataires. Des abbés d’un nouveau genre, essentiellement issus de la haute aristocratie. On leur attribue ce titre, et celui-ci signifie l’accès à une rente confortable versée par l’abbaye. Ils pouvaient d’ailleurs bénéficier de plusieurs titres d’abbés. Les communautés cisterciennes ne furent pas consultées et ce système de pure prédation se mit en place sans résistance, du moins au début.

Certains abbés commendataires ayant récupéré la charge du Petit Cîteaux, disposaient en plus de six ou sept autres titres d’abbé, cisterciens ou autres. 

Une réplique du IXe siècle ?

La question des rapports de pouvoir entre monarque, princes, évêques et abbés n’est pas nouvelle. Si elle marque la société post-gallo-romaine. Elle se cristallise au IXe siècle, où une grande confusion s’instaure entre la société civile et l’Église. Les monastères sont considérés alors comme une source de revenus.

Dans les années 830 apparaissent des abbés laïques, qui ne sont autres que de grands seigneurs ayant reçu une charge d’abbé de la part du suzerain. Une charge constitutive de l’extension de son pouvoir et générateur de richesses. Et l’on peut lire dans certaines chartes la formule introductive « moi, X, par la grâce de Dieu, comte et abbé de… ». Le cœur du système ecclésial n’est plus protégé, mais se voit pénétré par un mélange entre les deux piliers de la société carolingienne. Le premier impact de ce changement sera la puissance accrue des grands seigneurs (comtes et ducs) vis-à-vis du monarque. Cette évolution marquera durablement la monarchie. 

Les moines perdent le pouvoir dans l’abbaye

Ce système de la commende fut imposé aux moines. Qu’il en fut ainsi marque bien la fin de cette longue période où les Ordres, et en particulier celui de Cîteaux, détenaient un pouvoir considérable dans le royaume et plus généralement en Europe.

Les moines voyaient rarement ces faux abbés, sauf lorsqu’ils daignaient se déplacer, notamment afin de récupérer les revenus escomptés. Cette quasi-absence n’empêcha nullement qu’on fît des aménagements conséquents pour les loger. 

Au Petit Cîteaux, l’hôtellerie installée dans la petite clôture fut transformée en habitat pour les abbés commendataires et leurs suites. C’est ainsi que fut entreprise la construction d’une nouvelle hôtellerie. Elle fut placée en miroir face à l’ancienne ; plus étroite, aux murs moins épais, mais de longueur et hauteur identique. Il est probable que c’est à cette époque que le moulin et la boulangerie furent rasés. Cette nouvelle hôtellerie comprenait deux appartements en rez-de-chaussée déployé en miroir, ainsi que des dortoirs au premier étage. Aujourd’hui, ancienne et nouvelle hôtelleries existent toujours ; elles ont été restaurées et sont entretenues.

L’affaire prend une tournure judiciaire

Mais, revenons au XVIe siècle. Dans la pratique, le véritable abbé n’était autre que le prieur en titre. Soulignons que jusqu’aux années 1560, soit pendant une quarantaine d’années, l’abbé commendataire pouvait s’octroyer la totalité des revenus d’une abbaye. Inévitablement des procès eurent lieu. Les moines du Petit Cîteaux s’opposèrent à ces pratiques s’apparentant au pillage de ressources. 

Les tensions manifestes en résultant, la situation évolua où l’on admit un partage des revenus en trois tiers : un tiers pour l’abbé commendataire ; un autre pour la communauté ; un dernier pour l’entretien et les frais courants du monastère. C’était un progrès, mais la nouvelle règle n’était pas toujours appliquée, et l’iniquité toujours présente.

L’abbaye prend le chemin d’une ruine annoncée.

Ce qui est établi, c’est qu’au Petit Cîteaux, ce système de la commende, avec son cortège de faux abbés pilleurs de monastères, a largement contribué à la détérioration des bâtiments. Ces derniers étaient déjà mis à mal depuis la guerre de Cent Ans, puis dans ce siècle par celle contre les huguenots. Ponctionnant avidement une large part des revenus de l’abbaye, la majorité d’entre eux minimisaient des travaux d’entretien ou de restauration jugés urgents par les moines. Les réparations, quand elles étaient entreprises, l’étaient à l’économie, donc peu durables. Que ce soient des bâtiments religieux ou séculiers, y compris les métairies, cette conduite indigne guidée par une cupidité sans borne ne pouvait qu’être annonciatrice de périls majeurs.

Le spectacle borgiaque de ces faux abbés avait toute l’allure d’une farce baroque, mais il masquait le sinistre abîme vers lequel le monachisme semblait inexorablement condamné.

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