Le Petit Cîteaux

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Sept siècles cisterciens

‍Nous voici au bout de ce périple dans le temps. 

‍Durant sept siècles, des générations de moines se sont succédées dans cette clairière censée hors du monde. 

‍Le monastère, loin d’y avoir été à l’abri, a fini par sombrer dans les tourmentes de l’Histoire, laissant pour autant une impérissable empreinte. 

Pour information

‍Depuis deux décennies, le Petit Cîteaux participe aux travaux de l’association « Charte européenne des abbayes et sites cisterciens ». Un regroupement de propriétaires — dont des communautés cisterciennes — et d’animateurs d’abbayes. 

‍Pour en savoir plus…

‍https://cister.net

‍Épilogue

‍Au-delà des légendes vivaces

‍Tout au long de ces pages, nous nous sommes attachés à reconstituer ce que fut l’abbaye du Petit Cîteaux. Comme nous l’avons déjà mentionné dans l’introduction, nous n’en ignorons pas les lacunes, tenant pour la plupart à une documentation, certes globalement riche, mais lacunaire. Les causes en sont multiples. Elles sont liées aux époques, aux circonstances et aux tropismes marqués de certains textes bien datés qu’il faut lire avec beaucoup de recul. Mais à travers ce magma, nous avons pu recueillir des informations précieuses sur la constitution du patrimoine de l’abbaye, sur son périmètre et sur le pouvoir qu’il représentait, ainsi que sur les étapes franchies par l’abbaye au cours de tous ces siècles de présence. Par contre, nous ne pouvons que regretter la pauvreté des sources concernant notamment la relation concrète des moines avec les populations locales. 

‍Que conclure de cette implantation cistercienne durant presque sept siècles au Petit Cîteaux ?

‍Si cette présence y est définitivement rompue depuis vingt-quatre décennies, il faut noter qu’aujourd’hui, en Europe, en Asie, en Afrique et outre-Atlantique, des abbayes abritent toujours des communautés cisterciennes ; mais, d’une part, elles n’atteignent pas, très loin de là, les chiffres des tout premiers siècles et, d’autre part, le nombre d’abbayes dites vivantes en Europe suit une pente descendante qui prend des allures critiques.

‍Par un développement fulgurant aux XIIe et XIIIe siècles, les cisterciens étonnèrent le monde médiéval en pleine transformation. Ils transpercèrent le maillage des cloisons édifiées par les institutions féodales au cours des siècles précédents en constituant un immense et énergique réseau à la trame resserrée. 

‍Dès la fin du XIe siècle, de multiples religieux imprégnés d’érémitisme se mettaient à l’écart, en solitaire ou en petits groupes, dans des lieux isolés vécus à l’instar d’une Terre promise. Parmi ce bouillonnement silencieux s’installa une poignée de moines dans les marécages cernés de forêt de Cîteaux à la toute fin de ce siècle. Des débuts compliqués, où chaque journée survécue précédait celles très incertaines qui les attendaient. Mais la situation précaire se retourna peu après 1108, quand la communauté désigna Étienne Harding comme leur abbé. 

‍Sans Harding, pas d’épopée cistercienne, c’est une certitude. Un religieux lettré, grand organisateur, mais aussi homme de réseau, capable de parler avec les princes et les seigneurs (à l’exception toutefois du roi Louis VI régnant à la même époque 1108-†1137). Un homme discret qui, avant de rejoindre Molesme, avait beaucoup voyagé et s’imposa comme le penseur pragmatique du renouveau du monachisme chrétien et le concepteur de l’organisation cistercienne. Il veillera sur cette phase cruciale du nouvel ordre jusqu’à sa mort en 1133. Les bases spirituelles nouvelles sont établies, autant que le mode de vie des moines est revu : pauvreté personnelle s’exprimant dans la tenue, la nourriture, le grabat ou le travail manuel ; dépouillement des bâtis et des décors ; isolement à l’abri de la clôture.

‍Le succès fut au rendez-vous, mais dès le mitan du XIIe siècle, quelques signes de changements furent perceptibles. Des causes internes et externes : impossibilité de maîtriser totalement la qualité du recrutement et des formations des moines ; difficultés à se garder de l’écueil insidieux des donations-acquisitions qui affluent dans un contexte favorisant l’enrichissement des princes et seigneurs liés à un climat propice, à de bonnes récoltes et à l’essor de nouvelles techniques. Cet ensemble entraînant une forte natalité et un développement des cités, du commerce et de l’artisanat.

‍Un ordre s’érigeant en puissance influente

‍De fait, les cisterciens s’érigeaient peu à peu en puissance ; puissance d’influence morale et religieuse, puissance économique et propulseur d’innovations dans les domaines agricoles, forestiers, hydrauliques, autant qu’architecturaux, non sans évoquer une formidable capacité à couvrir de très vastes territoires, tout en gardant globalement le contrôle depuis la maison mère. 

‍La suite immédiate dérogeait déjà à cette vision, mais cela ne se matérialisa que bien plus tard. Gérer le présent et se projeter en même temps dans l’avenir est toujours un exercice délicat, d’autant que le succès comprend en lui-même les ingrédients de tous les revers possibles. Les moines cisterciens ne purent échapper à cette dialectique quasi anthropologique. 

‍Ainsi, avec l’influence acquise par l’ordre et celle concentrée par une poignée d’abbés de très haut rang, la tentation fut grande de franchir les murs des Grandes clôtures et de se mêler des affaires civiles à l’échelle des grands Princes en les surplombant. Et cela était d’autant plus facilité, que l’Église faisait sienne une destinée autoproclamée de gouvernement des hommes bien au-delà d’un simple berger inspirant une morale à son troupeau pour lui garantir le “salut”. Parfaitement intégré à l’aristocratie, le haut clergé avait réussi dès le VIe siècle à se placer comme l’un des deux piliers de la société féodale. Ajoutons à ces facteurs la pression ambiante et permanente de l’Église sur l’aristocratie civile en attisant les craintes irrationnelles d’une damnation éternelle.

‍Pour les cisterciens, les effets pervers ne se manifestèrent pas dans les premiers temps. L’image rassurante de ces modestes moines retirés dans d’obscurs marais ou forêts s’avéra peu à peu contredite par les faits. Efficaces dans leurs métiers et leur gestion, les moyens ne manquaient pas et se convertissaient en arpents, puis en deniers. Les donations de la grande et petite noblesse ajoutaient des arpents aux arpents déjà engrangés. Le ver s’insinuait dans le fruit. Ce ne fut ni brutal ni amoral, mais les siècles passant, le juridique, l’administratif et le financier prenaient le dessus sur le reste et captait l’attention et l’énergie. Le contexte d’une corruption insidieuse, puis finalement assumée s’installa. 

‍Comment imaginer aussi que les guerres, les épidémies, les querelles religieuses sanglantes qui se succédèrent n’aient aucun effet ? Aux yeux de l’extérieur, l’image des moines changeait. Cette accumulation de possessions sur de vastes périmètres devenait incongrue dès lors qu’elle s’avérait inversement proportionnelle à la dégradation de la situation, touchant autant les basses couches de l’aristocratie que le petit peuple. 

‍Que faut-il retenir ?

‍Concernant les débuts du Petit Cîteaux, nous retiendrons que leur singularité tient à cette relation filiale étroite avec la maison mère et particulièrement à son abbé, Étienne Harding. Le paradoxe veut que cette singularité soit une évidence, alors que faute de sources ad hoc, nous ne pouvons que spéculer sur ses motifs profonds. Au-delà du religieux, Harding était parfaitement représentatif des liens complexes existants entre les princes et monarques issus des lignées carolingiennes et normandes. Une complexité qui se transformera deux siècles plus tard en un imbroglio de forte magnitude, débouchant sur la guerre de Cent Ans. Intervenant très tôt, cet investissement dans l’établissement d’un monastère dans le comté de Blois traduit la volonté de jeter rapidement des passerelles avec la sphère anglo-normande et la Bretagne. Qu’Harding s’entende avec le comte de Blois — lié à la Champagne, mais surtout à son oncle, roi anglo-normand contrôlant près de la moitié du territoire français actuel — semble une évidence. Cette histoire reste à écrire…

‍Mais, hormis ces singularités, le Petit Cîteaux est représentatif de l’ordre auquel il était rattaché, traversant sept siècles. Ce que nous retenons d’essentiel dans ce parcours discontinu peut se résumer dans la question des ruptures historiques. D’ailleurs, parlons plutôt d’effets de rupture ; effets de ce qui la provoque et effets de ce qui s’en suit. Disons que la rupture est un moment symbolique, un moment qui peut être fictif ou non ; un moment désigné après coup lorsque les générations qui suivent considèrent l’enchaînement des événements passés, fussent-ils lointains et flous.

‍Nous voulons dire par là, que ce qui est important, ce n’est pas le point nodal d’une Histoire qui, d’un coup, accélère et change de direction. Ce qui importe, ce sont toutes ces décisions préalables, ces événements, provoqués ou subis, naturels ou humains, ces découvertes mettant en défaut des constructions fondées sur des certitudes fragiles, des ingrédients qui, par les lois de la probabilité, s’accumulent, s’intriquent et coagulent de manière plus volumineuse à certaines périodes, et dont la conjugaison devenue incontrôlable, constitue une force irrésistible. Et de ce cocktail imprévisible nait la cassure qui débouche sur un monde irrémédiablement autre. 

‍L’élite sociale à l’échelle d’un pays ou d’un continent (voire aujourd’hui au niveau planétaire) est bien évidemment à la manœuvre. Les petites et grandes contradictions qu’elle produit et gère plus ou moins bien, contribue à faire surgir ce point nodal, sans même en percevoir son approche. Et cet aveuglement produit l’effondrement tragique, ou au contraire la sortie par le haut. Aucun jugement de valeur dans ce raisonnement ; les ruptures d’époque elles-mêmes, ne sont en soi ni bonnes ni mauvaises. Elles sont ! Ce qui s’ensuit est l’affaire des générations qui, forcées et contraintes, prennent le relais. Si le chemin n’est pas tracé dans le processus de rupture, il est lui aussi le produit des circonstances.

‍Rien d’immuable

‍Cet ensemble complexe s’intriquant sur le temps long contribua à accélérer la décadence d’un ordre religieux intrinsèquement en voie d’affaiblissement.

‍La Révolution ne fut qu’un coup de coude sur un mur miné de l’intérieur qui ne demandait qu’à s’effondrer. Il fut évidemment très mal vécu, tant l’ordre social régnant jusqu’alors était considéré viscéralement comme immuable par ceux qui en tiraient tout le miel. Seulement, l’immuable est une parfaite fiction. En bien ou en mal, selon les valeurs auxquelles on se réfère, qu’il s’agisse du cosmos ou du vivant, la dynamique est le moteur de la vie et de l’évolution.

‍Comme nous l’avons souligné dans la présentation, cette histoire du Petit Cîteaux repose sur une documentation finalement suffisamment riche pour en tracer les contours. Mais bien des trous restent à combler. Évidemment, des erreurs ont pu se glisser ici et là, mais on ne peut qu’espérer que de nouvelles données refassent surface. 

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