Le Petit Cîteaux

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Sept siècles cisterciens

‍L’environnement médiéval

‍Un printemps, presque une renaissance

‍Le Moyen Âge vu comme une tranche homogène de dix siècles, est le produit de notre culture dite moderne ; un long moment mal défini, trop éloigné de nos tropismes sur l’âge classique, la Renaissance ou l’âge moderne. Imaginer cette période – 12e-13e siècle – comme acquise à une sensibilité sèche, rejetant le beau, la nouveauté et dédaignant tout engagement, toute curiosité artistique ou pensée originale traduit une méconnaissance de la mentalité médiévale de cette courte période. La confondre ou la calquer sur l’image de ces moines qui se retirent dans un “désert”, c’est probablement aborder le sujet sans comprendre ni les uns ni les autres. Nous sommes à un moment singulier, tant pour la pensée que pour les arts. L’ouest de l’Eurasie sort d’une très longue période de déculturation, faisant suite à l’effondrement du monde romain ; des temps déchirés, comme une longue errance dans d’étroits chemins obscurs. 

‍Ainsi, au crépuscule de ces cinq/six siècles, de manière très relative, nous percevons une première éclaircie ; une nouvelle ère où se dessine une possibilité de printemps faisant suite à un long hiver, sombre, froid et humide. Ce n’est pas une rupture, c’est une période complexe dans une société où la lourde empreinte de la christianisation des siècles précédents domine. C’est un moment où circulent dans des cercles étroits, mais influents, des écrits longtemps mis de côté. Cette ouverture n’allait pas de soi, car par conviction ou par crainte, il pouvait être risqué de mettre en cause dogme et tradition. 

‍Si les moines (cisterciens, chartreux,…) se mettent à l’écart, l’élite de ces communautés circule et entretient des liens, souvent étroits, avec le monde extérieur, et notamment avec les élites religieuses et civiles. La tentation est alors forte de porter “hors les murs” un discours moralisateur injonctif, et le pas sera souvent franchi. 

‍Une montagne de contradictions

‍Paradoxalement, ce sont ces moines lettrés qui contribueront à la diffusion des textes classiques gréco-romains qui avaient pu être sauvés. Évidemment, pareille situation n’est pas sans générer une montagne de contradictions.

‍Dans Apologia ad Guillelmum abbatem, Bernard de Clairvaux plante un décor dans la pure tradition du sacrifice : 

‍“Mais nous autres moines, qui sommes désormais séparés du peuple, qui avons abandonné pour le Christ toutes choses précieuses et spécieuses de ce monde, qui tenons pour du fumier toute beauté resplendissante au regard, toute sonorité caressante pour l’oreille, toute senteur odoriférante, toute saveur appétissante, toute matière lénifiante au toucher, et en somme toutes les choses qui procurent de l’agrément au corps…”

‍Dans un autre passage de ce texte, l’abbé de Clairvaux attaque de manière virulente comme déviant le modèle clunisien, tout en montrant qu’il connaît ce sujet sur lequel il ne veut pas porter son regard : 

‍“Je passe sous silence la hauteur immense des oratoires, la longueur exagérée, les surfaces inutilement étendues, les polissages raffinés, les peintures curieuses qui, en détournant sur elles le regard des fidèles en prière, entravent la piété et me font en quelque façon l’effet de l’ancien rite des Juifs.[…] Les yeux sont attirés par la vue des reliques couvertes d’or, et alors les bourses s’ouvrent. On montre quelques très belles images d’un saint ou d’une sainte, et les saints sont estimés d’autant plus saints qu’ils sont mieux coloriés.[…] Les gens se précipitent pour embrasser, ils sont invités à faire des offrandes, et ils admirent ce qui est beau bien plus qu’ils ne vénèrent ce qui est sacré.[…] Au demeurant, que viennent faire dans les cloîtres, sous les yeux des religieux lisant l’Office, cette monstruosité risible, ces semblants de belles formes difformes et cette difformité si bien formée ? Est-ce un lieu pour les singes immondes ? Ou pour les féroces lions ? Que viennent faire là les centaures monstrueux ? Ou les créatures à demi humaines ? Ou les tigres au pelage tacheté ? Ou les soldats dans leurs mêlées? Ou encore les chasseurs sonnant leurs trompes ? Sous une unique tête s’offrent à la vue plusieurs corps et, à l’inverse, plusieurs têtes sur un unique corps. D’un côté l’on distingue un quadrupède à queue de serpent, de l’autre côté un poisson avec une tête de quadrupède. Là un animal se présente sous l’apparence d’un cheval traînant derrière lui une moitié de chèvre, ici un animal pourvu de cornes a un arrière-train de cheval. Bref, on voit surgir de toutes parts une si grande et si étrange quantité de formes extravagantes, qu’il y a certes plus de plaisir à lire sur les marbres que sur les pages des manuscrits, et à passer des jours entiers à admirer une par une toutes ces images qu’à méditer le commandement de Dieu. Ah Seigneur ! Si l’on n’a pas honte de telles inepties, comment n’être pas au moins chagrin de tant de dépenses ?” 

‍Hugues de Fouilloy, un chanoine du XIIe siècle, va dans le même sens en évoquant les superfluitates distrayant les fidèles séduits par ces « délectations merveilleuses et perverses »

‍À lire ces déclarations, on ne peut pas dire que ces auteurs ne savent pas de quoi ils parlent. Quels en sont les impacts ? Ces paroles sont prononcées dans la première moitié du XIIe siècle. Un temps où l’ordre cistercien est en pleine ascension et force le respect du fait de son impact économique favorable grâce notamment à l’application de nouvelles techniques de production agricole. Ces déclarations étaient probablement connues de l’élite civile, mais la société médiévale de cette période évoluait rapidement et s’ouvrait à l’art monumental, poétique, pictural, littéraire et musical, et se plaisait à discourir sur l’esthétique. 

‍On peut comprendre que l’on veille à ce que le rigorisme ascétique infuse au sein des abbayes, mais de là à faire passer ces paroles hors les murs des Grandes clôtures, il y a inévitablement antagonisme avec une partie de la société qui justement n’a plus les yeux uniquement rivés au Ciel. Quatre siècles plus tard, on retrouvera chez un autre moine, Calvin, cette tentation implicite d’aller vers une société entière structurée à l’image du monachisme le plus rigoureux, voire le plus austère… 

‍Mais constatons qu’aux XIIe et XIIIe siècles, aux réserves près de quelques exceptions, les moralistes, les mystiques, les ascètes ou les rigoristes ne sont nullement exempts de la moindre sensibilité aux belles choses ou aux plaisirs de la vie. Paradoxalement, il semble bien qu’ils y soient hypersensibles, au point que ce type de sollicitations entre en conflit majeur avec leur vision cosmologique et provoque des tensions, alors qu’ils ne disposent que d’outils cognitifs propres à les générer, mais non à en tirer toutes les conséquences.

‍Les rigoristes et la “beauté”

‍Notons également que la place des femmes, leur “beauté”, prend une place singulière dans nombre d’écrits rigoristes.

‍Dans un texte surprenant, Ars versificatoria, Mathieu de Vendôme (abbé de Saint-Denis, conseiller de saint Louis, ministre de Philippe le Hardi, et par deux fois régent du royaume de France au cœur du XIIIe siècle), entreprend de spécifier les règles à observer pour composer une description avantageuse d’une belle femme. On appréciera également la délicatesse du verbe d’un Gilbert de Hoyland (1110-†1172) – moine cistercien à l’abbaye de Larrivour (Aube), puis abbé de la communauté cistercienne de Swineshead, dans le Lincolnshire (Angleterre) –, lorsqu’il enseigne quelles doivent être les forme et dimensions des seins pour qu’ils procurent de l’agrément : 

‍“Sont tenus pour beaux, en effet, les seins qui sont modérément redressés, et saillent avec douceur... quelque peu resserrés, mais non pas comprimés ; maintenus sans rudesse, mais non pas débordants avec mollesse (Sermones in Canticum 31, PL 184, coll. 163).”

‍Le thème de la beauté féminine, passablement abordé par les poètes ou les illustrateurs, l’est aussi par les religieux. Nombre de ceux qui ont piloté le renouveau du monachisme sont issus de la noblesse. Adolescents ou jeunes hommes, ils ont été confrontés à la beauté féminine, au désir, voire même aux expériences voluptueuses qui peuvent en découler. Entrés plus tard en religion, seule la discipline ascétique volontaire, souvent en relation chez certains d’entre eux à un état d’esprit mystique des plus exaltés, pouvait aider à résoudre des conflits intérieurs déstabilisants. Mais, atteindre le point d’équilibre afin de placer les sens sous contrôle n’était pas à la portée de tous ; question toujours d’actualité, du reste… 

‍D’ailleurs, à l’approche du XIIIe siècle, comme nous le verrons plus loin, la discipline faiblissant et l’enrichissement étant en marche, le discours sévère avait par les faits de plus en plus tendance à n’être plus qu’un verbe de façade.

‍Une société de biais face à ses contradictions

‍Si de nos jours, le discours met en scène ses contradictions jusqu’à la plus grande confusion, le Moyen Âge semble bien s’être échiné à les occulter. À l’époque médiévale, on évoque le bien, on recommande fermement de fixer ce cap, mais dans les faits, on admet une réalité tout autre, avec l’espoir du pardon. La brutalité, la débauche ou la libre pensée s’exprime non sans candeur, alors même qu’on croit aux faveurs de Dieu ou à ses châtiments. On retrouve dans l’esthétique médiévale ce refus du mal considéré comme accidentel, mais que l’on s’efforce de décrire et de peindre avec un luxe de détails fantasques ou réalistes à l’extrême. 

‍Là gisent toutes les contradictions d’une société qui refuse alors de les aborder de front. C’est trop tôt. Il faudra encore quelques siècles afin que ces lignes-là bougent sérieusement. 

‍Dès la fin du XIe siècle, la société médiévale est en pleine transformation. Isolée, mais non déconnectée, telle est la situation du monde claustral. Tentons ici un petit détour afin d’éclairer le contexte. 

‍© abbaye de Villers - Casterman

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